À Montargis, les agents territoriaux se sentent oubliés

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iconeExtrait de l’hebdo n°3802

La lassitude gagne la fonction publique territoriale. Les agents de la ville de Montargis se mobilisaient le 9 novembre dernier contre une application sans négociation préalable de la loi sur les 1 607 heures, à l’appel d’Interco du Loiret. Le syndicat mène une politique active de syndicalisation dans le département.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 07/12/2021 à 13h00 et mis à jour le 07/12/2021 à 13h26

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© Syndheb

Rue Dorée, place Mirabeau, rue Gambetta… Sous un pâle soleil de novembre, les manifestants arpentent les rues de Montargis, précédés par un véhicule de la police municipale qui roule au ralenti. « Ils aimeraient sans doute venir mais ils ne peuvent pas », lance un passant. Deux gardiens de la paix sourient en entendant les manifestants interpeller le maire en faisant rimer son patronyme, Digeon, avec négociation. Les jeux de mots fusent : « Digeon, la moutarde nous monte au nez ! »

Derrière la bonne humeur ambiante, la détermination est sans faille. On a oublié le mégaphone mais les aides à domicile, en première ligne de la manif, donnent de la voix. Le préavis de grève déposé par le Syndicat Interco du Loiret pour cette journée du 9 novembre a rencontré un succès certain. Soixante-dix agents sur les 350 que compte la Ville de Montargis ont décidé de protester publiquement. « C’est la première grève que nous organisons sur le thème des 1 607 heures, et les agents sont sortis nombreux malgré les tentatives d’intimidation de la part de leur hiérarchie », se félicite Catherine Lachiver, secrétaire générale d’Interco 45.

L’imposition des 1 607 heures… sans discussion

À partir du 1er janvier 2022, les collectivités territoriales qui bénéficiaient de dérogations à la règle des 1 607 heures de temps de travail annuel doivent s’y conformer, selon la loi de transformation de la fonction publique d’août 2019. Avec pour conséquence la suppression de jours de congé qui sont souvent le fruit de négociations antérieures – juste compensation de contraintes spécifiques, travail de nuit ou pendant le week-end. La journée du maire, les veilles de fête, le lundi de Pentecôte pris en charge par la collectivité, les jours d’ancienneté : tous ces acquis, obtenus au fil des années, vont disparaître. « Selon les corps de métier, ce sont de cinq à dix jours de congé qui peuvent sauter », note Catherine.

Sans avoir l’intention de remettre en cause la loi, les grévistes contestent les conditions de sa mise en œuvre. « Le maire a pris une délibération sans concertation, en faisant abstraction de l’avis du comité technique alors que tous les représentants du personnel avaient voté contre et demandaient que la pénibilité et l’âge soient pris en compte, explique Catherine. Nous avons réussi à négocier dans d’autres collectivités, à Orléans, à Fleury-les-Aubrais, à Saint-Jean-de-la-Ruelle, mais là, nous nous heurtons à un mur. » Un mois plus tard, toujours pas de signe d’ouverture.

Le phénomène d’usure au travail s’accroît

1. Agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles.

La pénibilité est une réalité dans beaucoup de métiers de la territoriale, qu’il s’agisse des infirmières à domicile, des Atsem1, des agents d’entretien, des policiers municipaux ou des employés des espaces verts. Élisa, qui marche avec difficulté, peut en témoigner. À 57 ans, cette aide à domicile et adhérente à la CFDT a souffert de hernies discales, de sciatalgies et de lombalgies qui ont fini par rendre impossible l’exercice de son métier. « Il a fallu se battre pour obtenir une reconnaissance d’accident du travail, le seul moyen de bénéficier d’une prise en charge des frais médicaux », explique-t-elle. Elle dénonce l’attitude « méprisante et autoritaire » de ses interlocuteurs.

Géraldine a connu un parcours similaire. Elle se souvient de son accident survenu en 2014 comme si c’était hier ; le dos qui lâche alors qu’elle aidait un patient à se lever. Le diagnostic : hernie discale, suivront six mois d’arrêt. Elle accepte un reclassement sur un poste d’administratif mais regrette d’avoir dû abandonner le métier qu’elle aimait tant. Devenue représentante du personnel, elle jette un regard sans illusion sur la dégradation des conditions de travail au sein de son ancien service.

Une perte de sens et de qualité du service

À la pénibilité physique des métiers du soin s’ajoute la fatigue liée aux horaires et aux trajets. « Je peux commencer mon service à 7 h 30 et le finir à 20 h 30, avec une coupure à la mi-journée de plusieurs heures, qui ne sont pas rémunérées », explique une aide-soignante. La lassitude mais aussi la perte de sens sont évoquées par la plupart des personnes rencontrées.
Selon Justine, le souci vient aussi d’un encadrement assuré par des personnes peu expérimentées : « Les managers se succèdent, ils sont recrutés en CDD et n’ont pas le temps d’acquérir une véritable culture du service public. Certaines notions comme le devoir de réserve ou la confidentialité leur sont étrangères, c’est très ennuyeux car les personnes âgées nous font confiance. Le temps passé auprès d’elles est réduit au strict minimum. Il y a une perte de qualité du service que nous rendons et une perte de sens pour nous. » Ces personnels, des femmes dans leur grande majorité, ne supportent plus les remarques misogynes. Lors du dernier recrutement, on a pu entendre : « Je vais nommer un homme, un chef, qui saura vous serrer la vis. »
La tentation de quitter la fonction publique territoriale est forte, et ce n’est pas le salaire qui retient les agents. « Plusieurs de nos collègues sont parties dans le privé ou dans l’hospitalière, où elles sont mieux payées, explique Justine. Le peu d’avantages que nous avions dans la territoriale, on est en train de nous les retirer, et cela me révolte. J’ai envie de me battre pour moi et les autres. Il faut établir un rapport de force, un contre-pouvoir. »

Plus forts ensemble avec la CFDT

À propos de l'auteur

Marie-Nadine Eltchaninoff
Journaliste

C’est tout l’objectif du Syndicat CFDT Interco du Loiret, qui ne ménage pas ses efforts pour rallier les collègues en organisant des tournées jusque dans les plus petites collectivités du département. En huit mois, Bruno Lenormand et Christophe Portheault, militants d’Interco 45 responsables de la syndicalisation, ont totalisé pas moins de 4 000 km sur les routes du Loiret. « Dans certaines mairies de village, nous rencontrons des agents isolés ; ils ne sont parfois que deux ou trois, nous les écoutons. Le plus souvent, ils nous font part de problèmes relationnels, de moyens insuffisants ou de relations pesantes avec la hiérarchie. »
Le syndicat engrange les adhésions une par une, et c’est une trentaine d’agents en tout qui ont rejoint Interco 45 ces derniers mois. Un sentiment de destin commun et de solidarité est né, qui s’exprimait le 9 novembre dans les rues de Montargis.