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Une lassitude nommée travail

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iconeExtrait de l’hebdo n°3857

Ces pénibilités que l’on ne veut pas voir… Dans la continuité des travaux engagés par le comité d’experts réunis par la CFDT et la Fondation Jean-Jaurès sur le thème “Une société fatiguée ?”, Denis Maillard décrit les mécanismes qui aveuglent notre société à propos du travail.

Par Claire Nillus— Publié le 17/01/2023 à 13h00

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© Vincent Poillet/RÉA

« Tout a été dit ou presque sur l’inhumanité du travail posté et de l’usine, affirme Denis Maillard1. Et tout a été tenté ou presque pour en atténuer les effets sur la santé des salariés. » Pourtant, dans une France qui se désindustrialise depuis les années 80 et où 82 % de la population active travaille dans le secteur tertiaire, les troubles musculosquelettiques représentent 87 % des maladies professionnelles en 2020. Une autre forme de travail intensif a donc vu le jour. Dans les entrepôts de logistique, les hôpitaux ou les Ehpad, manutention et position debout continuent d’user les corps.

Ainsi, dans une société qui a divisé par deux, en un peu plus d’un siècle et demi, le temps consacré au labeur, la pénibilité demeure et se renouvelle. Pire : elle est invisibilisée et relayée dans le back office de la société, selon le terme emprunté par l’auteur à une autre étude1. On y trouve des travailleurs assignés à des tâches répétitives, des postures physiques pénibles et des horaires atypiques, sachant que ces travailleurs sont généralement dans l’impossibilité de télétravailler. Ce sont les 44 % d’actifs qui prodiguent des soins, des services ou qui transportent des colis…

Des réalités de travail brouillées

Ce que décrit cette note également, c’est un « brouillage » de toutes les réalités du travail. Crise après crise, ce qui servait objectivement à caractériser le travail – une activité, un produit, un emploi – est remis en cause. De nombreuses enquêtes ont repéré la perte de sens vécue par les salariés confinés pendant la crise sanitaire.

Pour le chercheur, le monde du travail se polarise de façon inédite, avec, d’un côté, des nouveaux prolétaires ; de l’autre, les nouveaux travailleurs de « l’immatériel numérique ». Les premiers triment dans des emplois précaires ou pénibles, les seconds cherchent un sens à une activité dont les produits dématérialisés sont devenus quasi insaisissables. Un tel brouillage achève de désacraliser le travail : une analyse de la Fondation Jean-Jaurès de novembre 2022 intitulée « Grosse fatigue et épidémie de flemme : quand une partie des Français a mis les pouces » révèle qu’en 1990 deux fois plus de personnes considéraient comme « très important » le travail par rapport aux loisirs (31 %) – une hiérarchie qui s’est aujourd’hui inversée. En 2022, 41 % donnent plus d’importance aux loisirs, et 24 % seulement au travail.

À l’image de ce qu’est devenue la consommation, le travail, lui aussi, doit maintenant être source de satisfaction, où « le travailleur se doit de vivre l’expérience laborieuse sans temps mort et d’en jouir sans entrave », affirme Denis Maillard. Plus personne ne veut faire le sacrifice de soi « pour gagner son paradis plus tard ». Et ce, d’autant moins que l’âge de la retraite est repoussé.

Or, il faudra bien continuer de sortir et de ramasser les poubelles, conclut Denis Maillard. Il n’y aura pas de grand soir du back office, mais peut-être faudrait-il commencer par accepter de regarder le travail en face afin de décrire ses pénibilités. Aucune avancée sociale ne s’est produite sans cet effort préalable de description.