Salle de “shoot ” : Un dispositif qui fait ses preuves

iconeExtrait du magazine n°478

La France expérimente, depuis 2016, deux salles de consommation à moindre risque pour les utilisateurs de drogues. Selon les autorités, le bilan se révèle très positif. Mais, parmi le public et les riverains, les préjugés ont la vie dure.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 26/11/2021 à 10h16 et mis à jour le 26/11/2021 à 14h12

image
© Emmanuelle Marchadour

Il est possible de passer devant la salle de consommation à moindre risque (SCMR) parisienne (rebaptisée péjorativement salle de shoot) sans s’en rendre compte. Seuls un portail anonyme et le logo de l’association Gaïa, gestionnaire des lieux, à proximité de l’entrée de l’hôpital Lariboisière, dans le 10e arrondissement de Paris, la signalent.

“Consommer dans la rue est un facteur de risques et ça a des coûts énormes pour la société.”

Jamel Lazic, l’un des responsables de la SCMR de Paris

L’autre SCMR française se situe à Strasbourg, elle aussi dans l’enceinte d’un hôpital, le long d’un quai, face au canal. Ouvertes en France en 2016 dans le cadre d’une expérimentation, trente ans après l’apparition de ce dispositif en Suisse (lire ci-dessous), ces deux salles viennent compléter la stratégie de réduction des risques pour les consommateurs de stupéfiants.

« Le sevrage n’est pas notre but premier. Les personnes viennent d’abord pour sécuriser leur consommation. Consommer dans la rue est un facteur de risques et ça a des coûts énormes pour la société. Si les usagers le souhaitent, on peut ensuite commencer un parcours de soins, d’accompagnement », explique Jamel Lazic, l’un des responsables de la SCMR de Paris.

Jamel Lazic, responsable de la SCMR de Paris.
Jamel Lazic, responsable de la SCMR de Paris.© Emmanuelle Marchadour

Superviser la consommation

Les usagers de la salle doivent être majeurs. Lors de la première visite, un entretien a lieu avec la personne pour comprendre sa situation. Un engagement contractuel et moral est signé. Puis l’usager choisit un pseudonyme qui lui sera demandé à chaque visite.

À son arrivée, le consommateur doit montrer son produit au personnel qui évalue également son état de santé afin d’éviter un malaise ou une overdose.

Du matériel stérile (seringue, coupelle, garrot…) est mis à la disposition des consommateurs.
Du matériel stérile (seringue, coupelle, garrot…) est mis à la disposition des consommateurs.© Emmanuelle Marchadour

Si le professionnel juge que la personne peut consommer, celle-ci peut entrer dans la salle, où elle disposera d’un espace personnel, avec une chaise et une poubelle pour ses déchets contaminés. Éducateur, infirmier ou assistant social, un professionnel est toujours présent afin de superviser la consommation, et notamment remettre du matériel propre pour l’injection ou l’inhalation. Après sa consommation, l’usager peut ensuite se reposer dans une salle.

Un espace stratégique pour les équipes, car il permet de créer du lien et donne ainsi l’opportunité aux travailleurs sociaux de la structure d’amorcer un processus d’accompagnement médical et social, si l’usager le souhaite. Le public accueilli est majoritairement constitué de personnes en grande précarité, à la rue depuis des années, et qui consomment du crack, du Skenan® (sulfate de morphine), de la cocaïne ou encore de l’héroïne. Les usagers disposent d’une immunité pénale limitée à l’usage et à la détention de stupéfiants pour une utilisation au sein de la salle.

Des effets bénéfiques

La salle de Strasbourg (662 usagers inscrits en 2019) n’a pas de riverains à proximité et ne fait guère parler d’elle. Celle de Paris, en revanche, avec ses 900 usagers en 2019, se situe dans un quartier dense.

Ce choix fait souvent débat. Installée à proximité de la gare du Nord, lieu de trafic notoire, la salle est parfois accusée d’aggraver une situation déjà compliquée. Un avis loin d’être partagé par tous. 

« Un des apports de la salle, c’est que l’on a des interlocuteurs. On sait qui appeler s’il y a un problème de toxicomanie dans le quartier. On a vraiment vu une amélioration, avec une diminution drastique des seringues dans l’espace public », assure Jean-Raphaël Bourge, président de l’association Action Barbès. D’autres riverains ne sont pas convaincus. Ils estiment que le quartier s’est dégradé et que cette salle maintient les personnes dans la dépendance.

« La salle de consommation oblige à changer de logiciel, à réfléchir autrement. On peut penser de prime abord qu’on donne un lieu pour se droguer. Mais on voit ensuite que ça a une utilité », poursuit Jean-Raphaël Bourge. « Quand on a lancé des dispositifs de réduction des risques comme l’échange de seringues, on nous taxait déjà d’encourager les gens. Et, finalement, notre travail a annihilé toute contamination au VIH chez les usagers de drogues. Idem pour l’hépatite », complète Gauthier Waeckerlé, directeur de l’association Ithaque, gestionnaire de la SCMR strasbourgeoise.

Une expérimentation prolongée

À propos de l'auteur

Fabrice Dedieu
Journaliste

L’évaluation scientifique conduite par l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et publiée en mai montre aussi l’utilité de ces salles qui améliorent la santé des usagers et évitent ainsi des « coûts médicaux ». Les riverains remettent en cause davantage le lieu d’implantation que le dispositif en lui-même, résume l’Inserm.

Signe que cette expérimentation est considérée comme un succès, le gouvernement souhaite la prolonger jusqu’en 2025 tout en permettant l’ouverture de nouvelles salles de consommation. Les SCMR seront désormais appelées « haltes soin addiction », pour « insister sur la dimension médico-sociale de la démarche, que les détracteurs ont trop souvent tendance à oublier », a déclaré à la fin septembre le ministre de la Santé, Olivier Véran.

En Suisse, un centre d’accueil vieux de trente-cinq ans

La toute première salle de consommation au monde a été ouverte en 1986 à Berne, la capitale de la Suisse. Toujours en activité, elle fait partie d’un « centre d’accueil » qui fournit, à la manière des SCMR françaises, des soins médicaux de base, un encadrement psychosocial, un espace de repos. Le centre de Berne est géré par Contact – Fondation Aide Addiction, qui possède aussi un centre du même type à Bienne (canton de Berne).

Marc Hämmerli en est le responsable : « En trente-cinq ans, personne n’est mort d’une surconsommation dans une salle en Suisse. Nous avons sauvé la vie de beaucoup de personnes et soulagé notre système de santé en réduisant les infections. Nous sommes devenus une partie intégrante de la stratégie en matière d’addiction, en complément de la prévention, de la répression et des traitements. »

Le centre d’accueil est là pour aider les consommateurs et minimiser les risques, mais aussi soulager l’espace public. Situé en centre-ville, il a généré des craintes dans le voisinage, qui sont « compréhensibles, mais pas toujours réalistes », estime Marc Hämmerli, qui travaille en étroite collaboration avec la police. La Suisse abrite treize salles de consommation et quinze centres sans salle de consommation, portés par les cantons ou les municipalités, selon les besoins locaux.