Repenser l’accueil des migrants

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iconeExtrait de l’hebdo n°3819

La crise sanitaire et la guerre en Ukraine peuvent avoir un impact positif sur l’accueil des migrants. C’est ce que démontrent l’anthropologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky et la sociologue Pauline Doyen dans le cadre du comité d’experts en sciences sociales fruit du partenariat entre la CFDT et la Fondation Jean-Jaurès sur le thème “Une société fatiguée ?”.

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 12/04/2022 à 12h00

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© CFDT - DR

« Fatigue », « crise de l’accueil » : si ces mots caractérisent l’état d’esprit des demandeurs d’asile, des bénévoles et des agents publics, les deux universitaires1 insistent sur un point : ce n’est pas une fatalité. D’abord, elles l’expliquent que ladite fatigue, qui concerne l’ensemble des acteurs, est accentuée par une « insuffisance structurelle de places d’hébergement pour les demandeurs d’asile, le fruit d’une politique assumée ». Mais également par une politique européenne balbutiante en la matière, comme l’a rappelé la gestion de l’accueil des migrants syriens, notamment, en 2015.

Cette « fatigue » touche les salariés et les bénévoles associatifs, confrontés à l’incapacité du dispositif d’hébergement à accueillir toutes les personnes venues demander asile en France et qui ressentent « une fatigue psychologique intense, d’autant qu’elles sont confrontées à la détresse traumatique des exilés ». À cette détresse s’ajoute d’ailleurs un éventuel conflit de loyauté vécu par les agents publics, tiraillés entre un règlement à appliquer et leur propre conception de l’accueil. Cette fatigue n’épargne pas les demandeurs d’asile, « une fatigue d’une forme particulière, qui détruit la capacité d’agir des individus, qui peut se muer en désespoir face à un parcours procédurier interminable ».

Des événements qui pourraient faire bouger les lignes

Toutefois, les chercheuses soulignent que « la crise sanitaire a rebattu les cartes […] parce que la protection de tous est devenue une priorité. Pour des raisons de santé publique, l’hébergement des personnes jusque-là sans abri, jusqu’alors jugé impossible, devient prioritaire ». Elles nuancent néanmoins leur propos, en rappelant que ces mesures « masquent, derrière un discours inclusif, la pérennisation d’une politique de répression violente » – évacuation de campements, destruction et/ou confiscation de matériel, des tentes…

À la pandémie s’est ajoutée la guerre en Ukraine, qui a provoqué une mobilisation sans précédent de la France et de l’Union européenne. Les Vingt-Sept ont activé la directive de protection temporaire en cas d’afflux massif de personnes déplacées, laquelle permet aux Ukrainiens de rester pendant trois ans sur le territoire, d’accéder au système de soins et de bénéficier de certaines aides sociales et financières. Selon Pauline Doyen et Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, cette fatigue n’est donc pas une fatalité. Des leçons de la gestion de ces crises doivent être tirées afin d’offrir un accueil respectueux et pérenne. « Les crises qui se succèdent permettent de capitaliser de l’expérience à partir de nouvelles solutions et sur la base de nouveaux critères : un accueil plus inclusif dans le cadre de la crise sanitaire et plus digne pour les Ukrainiens. Ces mobilisations montrent qu’il est possible d’accueillir, d’héberger et de soigner l’ensemble des primo-arrivants. La “crise migratoire” n’est donc ni une réalité sociologique ni une réalité économique. Elle relève plus du mythe politique », concluent les deux universitaires.