Quel bilan des politiques de l’emploi ?

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iconeExtrait de l’hebdo n°3819

Alors que la reprise économique donne à voir un marché de l’emploi dynamique, elle ne gomme pas la précarité qui touche de nombreux foyers. La sortie progressive du “quoi qu’il en coûte” laisse aussi planer de grosses incertitudes sur la poursuite de cette dynamique, tandis que certains se prennent à rêver du plein-emploi. Retour sur cinq ans de fluctuation du marché de l’emploi.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 12/04/2022 à 12h00

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© Benoit Decout/RÉA

Il est des promesses qu’il vaut mieux savoir savamment manier. C’est le cas lorsque l’on parle d’emploi. Tandis que François Hollande avait fait de l’inversion de la courbe du chômage la condition sine qua non d’une seconde candidature, Emmanuel Macron s’était fixé l’objectif de porter le taux de chômage à 7 % à l’issue de son quinquennat. Cinq ans plus tard, l’heure est au bilan. En soi, les chiffres bruts prêtent à l’optimisme : la croissance a atteint 7 % en 2021 – marquant un net rebond après la récession record de 2020 (– 8 %) liée à la crise Covid. Le taux de chômage, lui, est tombé à 7,4 % au quatrième trimestre 2021 selon l’Insee, un niveau inédit depuis 2008.

De son côté, Pôle emploi estime à 3 millions le nombre d’embauches pour 2022 (+ 12 % par rapport à 2021), confirmant ainsi la forte reprise économique post-Covid. De fait, « la politique du quoi qu’il en coûte mise en place dès 2020 a fonctionné », reconnaît la secrétaire générale adjointe Marylise Léon, évoquant les heures passées chaque semaine avec l’exécutif pour « co-construire, durant la crise, les solutions prises pour faire face à la baisse d’activité, préserver l’emploi et les revenus et garantir la situation financière des entreprises comme des ménages ». Les dispositifs de chômage partiel puis d’activité partielle de longue durée (APLD) ont ainsi permis de protéger les salariés en faisant porter en grande partie l’ajustement sur les heures travaillées plutôt que sur le niveau d’emploi.

Une large part des emplois due au boom de l’apprentissage

Cette baisse du chômage au cours du quinquennat est évidemment à mettre en relation avec la création des emplois observée pendant la période – un million d’emplois en cinq ans, toujours selon l’Insee. Un bon résultat, d’autant plus surprenant au regard des crises successives, mais au sujet duquel il convient d’apporter quelques réserves. En effet, les 422 000 emplois d’apprentis créés entre 2019 et 2021 correspondent à une partie non négligeable des emplois créés depuis 2019, analyse l’OFCE dans une récente étude. « La très forte baisse du taux de chômage, notamment chez les jeunes [15,9 % à la fin 2021, le niveau le plus faible depuis 1981], reposerait donc sur une contribution très importante de l’apprentissage, lui-même dopé par un niveau de subvention atypique », développe Éric Heyer, directeur du département Analyse et Prévision de l’OFCE. Avec la disparition de cette aide exceptionnelle aux entreprises (arrivant à échéance le 30 juin 2022), les entrées en apprentissage risquent fort de retrouver un rythme de croisière conforme aux incitations et aux aides de droit commun mises en place par la réforme de 2018, avec des effets très incertains sur l’emploi.

Question d’adéquation en matière de compétences

À bien y regarder, « le quinquennat qui s’achève ne s’est pas non plus traduit par une amélioration notable de l’efficacité du marché du travail », poursuit Éric Heyer. Car si le taux de chômage baisse, le taux d’emplois vacants, lui, a presque doublé en cinq ans – témoignant d’une forme d’inadéquation entre les compétences de main-d’œuvre disponibles et celles recherchées par les entreprises. Certes, certaines réformes (tel le Plan d’investissement dans les compétences) n’ont pas encore produit tous leurs effets. Il n’en reste pas moins que l’amélioration du ciblage du système de formation professionnelle est essentielle, estime l’OFCE. « La loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel est une avancée en matière de réorientation professionnelle au niveau individuel. Elle n’en garantit pas moins l’adéquation entre les formations suivies et les besoins de qualification des entreprises. »

Le mythe du plein-emploi

1. En France, 2,8 millions de personnes étaient au chômage depuis plus d’un an à la fin 2021, contre 2,6 millions à la mi-2017.

Vu le taux de croissance et la baisse du chômage, d’aucuns se prennent à rêver du plein-emploi, expression utilisée à l’envi au cours des dernières semaines par l’exécutif. Or « une vision quantitative ne saurait suffire dès lors que l’on n’observe pas ce que cela signifie qualitativement », analyse Marylise Léon. Par définition, le plein-emploi ne se concrétise que lorsqu’un pays compte moins de 5 % de chômeurs. « Le plein-emploi, ce n’est pas 4 ou 5 % de chômage, mais le fait que chacun ait une place dans la société avec un emploi de qualité. Réfléchir sur le plein-emploi nécessiterait donc de regarder la qualité des emplois créés, et de nous questionner sur les temps partiels subis ou la durée des contrats très courts. » À 5 % de chômeurs, ce sont encore de 1,5 à 2 millions de personnes qui pointeraient à Pôle emploi ou seraient inscrites comme chômeurs de longue durée1.

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Balle
Rédactrice en chef adjointe de Syndicalisme Hebdo

Alors que l’exécutif entrevoit le plein-emploi comme « l’adéquation optimale entre les besoins du pays et les compétences », la CFDT appelle à « faire preuve de créativité, en combinant davantage mesures générales et sur-mesure », notamment pour les personnes durablement éloignées de l’emploi. L’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée est en cela un levier pertinent. Enfin, atteindre un taux de chômage de l’ordre de 5 % à l’horizon 2025, « c’est parier sur l’absence d’accident conjoncturel majeur à moyen terme », note l’OFCE. En la matière, le quinquennat qui s’achève et les crises successives qui l’ont traversé invitent à la prudence.