Lutte contre la pauvreté : un quinquennat marqué par les crises

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iconeExtrait de l’hebdo n°3811

Le 14 septembre 2018, Emmanuel Macron annonçait un grand plan de lutte contre la pauvreté, assorti de 8 milliards d’euros de financement. Trois ans et demi plus tard, la pauvreté n’a pas particulièrement reculé, mais n’aurait pas trop progressé. Et ce, malgré la crise sanitaire, qui a changé la donne. Explications.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 15/02/2022 à 13h00

De gauche à droite : Isabelle Bouyer, Fabrice Lenglart, Sophie Massieu (de l’Ajis) et Nicolas Duvoux.
De gauche à droite : Isabelle Bouyer, Fabrice Lenglart, Sophie Massieu (de l’Ajis) et Nicolas Duvoux.© Syndheb-DR

À cinquante de jours du premier tour de l’élection présidentielle, quel bilan du quinquennat en matière de lutte contre la pauvreté? Isabelle Bouyer, déléguée nationale d’ATD Quart Monde, Fabrice Lenglart, directeur de la Drees (le service de statistiques du ministère de la Santé et des Solidarités), et le sociologue Nicolas Duvoux ont été invités à débattre de cinq ans de politiques de lutte contre l’exclusion, le 10 février, par l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis).

Pour le sociologue, le message ambitieux envoyé en 2018, avec la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté, a été court-circuité par les réformes qui ont suivi, à savoir la baisse des APL ou la réforme de l’assurance chômage. « Il y a un sentiment d’occasion manquée. D’un côté, on a une stratégie cohérente, ambitieuse et mesurée ; de l’autre, des mesures qui ont fait consensus contre elles. »

L’impact relatif de la crise sanitaire

1. Soit le pourcentage de la population vivant avec moins de 1 100 euros par mois (personne seule), qui représente 9,3 millions de personnes.

De son côté, l’exécutif pourra être tenté de s’enorgueillir d’un maintien du taux de pauvreté1 à 14,6 % en 2020. Un pourcentage identique, donc, à celui de 2019. Autrement dit, malgré la crise sanitaire, la pauvreté n’a pas explosé en France, comme on aurait pu le craindre. Mais Fabrice Lenglart rappelle que c’est un pourcentage à manier avec grande précaution. Tout d’abord, parce qu’il s’agit d’une estimation provisoire. Ensuite, de nombreuses situations sont exclues du calcul. Ainsi, les personnes qui vivent en collectivité (étudiants, personnes âgées en Ehpad…), les sans-domicile ainsi que les ultramarins ne sont pas pris en compte. Des limites « pénalisantes », reconnaît d’ailleurs l’Insee.

Si le taux de pauvreté reste stable, cela signifie quand même que les filets de la protection sociale n’ont pas été totalement inefficaces. « Le “quoi qu’il en coûte” a concerné les personnes en bas de l’échelle sociale. Les aides pour les bénéficiaires du RSA ont représenté une dépense de 2,2 milliards d’euros. On estime que ça a évité une augmentation du taux de pauvreté de 0,6 %, soit 400 000 personnes qui n’ont pas basculé dans la précarité », souligne Fabrice Lenglart. Idem du côté des travailleurs indépendants.

Malgré la donnée chiffrée avancée par l’Insee, Isabelle Bouyer constate une autre réalité au sein d’ATD Quart Monde : la précarité est en hausse et la crise a eu un effet amplificateur. Nicolas Duvoux acquiesce : « L’étude “La pauvreté démultipliée – Dimensions, processus et réponses (printemps 2020 | printemps 2021)”, publiée en mai 2021, qui s’est intéressée aux ménages en marge, a montré que les effets de la crise sur les ménages les plus précaires ont été accentués. Il y a eu une dégradation des conditions de vie, la vie quotidienne est devenue plus difficile. »

Les Gilets jaunes et la prime d’activité

L’un des événements du quinquennat, du côté des prestations sociales, c’est l’augmentation de la prime d’activité à la suite de la crise des gilets jaunes, en 2019. « Cette augmentation a entraîné entre 2018 et 2019 une baisse du taux de pauvreté, affirme le directeur de la Drees. Elle a installé la prime d’activité dans le paysage des prestations sociales. Cette prime a plus de bénéficiaires que le RSA. » En novembre 2021, selon les derniers chiffres disponibles, 1,9 million de personnes touchaient le RSA et 4,6 millions la prime d’activité.

Selon Nicolas Duvoux, l’augmentation de la prime d’activité est bénéfique puisque ce sont des publics qui peuvent basculer dans la pauvreté qui sont les premiers concernés. Mais cette hausse est une démonstration que l’« on a la capacité de revaloriser des prestations pour des personnes qui travaillent déjà et pas pour les autres ». Pour Isabelle Bouyer, cette traduction de la pensée « job first » soulève toutefois quelques problèmes. « Quand on connaît de grandes difficultés, il y a d’autres priorités que de retrouver avant tout un travail. Ce peut-être un logement digne, par exemple. »

À propos de l'auteur

Fabrice Dedieu
Journaliste

Dès lors, quel avenir pour le système national de solidarité ? Le gouvernement a lancé durant le quinquennat le chantier du revenu universel d’activité (RUA), une fusion de plusieurs prestations sociales… qui semble actuellement au point mort. Auteur d’un rapport sur le RUA, Fabrice Lenglart estime pour sa part que le système actuel est devenu illisible, « ce qui est une des causes de non-recours ». Par ailleurs, « il y a une quinzaine de prestations, et tout autant de façons de mesurer les revenus ». Le RUA pourrait permettre d’unifier les conditions et les barèmes. Des idées reprises par Emmanuel Macron, le 2 février, lors d’une rencontre avec la Fondation Abbé Pierre… pour alimenter un futur programme ?