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“Les femmes et les salariés à temps partiel seront les premiers bénéficiaires de la directive”

iconeExtrait du magazine n°488

Économiste et fondateur du think tank européen « Pour la solidarité », Denis Stokkink publiait en février 2021 Vers un salaire minimum en Europe ? Le Graal de l’Europe sociale. Alors que la directive européenne sur les salaires minimaux adéquats vient tout juste d’être adoptée, il en révèle les avancées et les limites.

Par Anne-Sophie Balle— Publié le 02/12/2022 à 10h02

Denis Stokkink, Économiste et fondateur du think tank européen « Pour la solidarité ».
Denis Stokkink, Économiste et fondateur du think tank européen « Pour la solidarité ».© DR

Comment jugez-vous la directive approuvée ce 4 octobre ?

Pendant trente ans, les débats sur le salaire minimum n’ont jamais dépassé le stade de l’adhésion à un idéal : celui d’une Europe plus sociale. Mais cet idéal se heurtait à un principe de réalité bien ancré dans les pays du Nord, notamment, qui veut que le salaire reste la question des interlocuteurs sociaux dans lequel les pouvoirs publics n’ont pas à intervenir.

Ces blocages ont été levés et les États se sont mis d’accord sur un accord a minima (car non coercitif) mais essentiel. Pour la première fois, on prend des mesures pour garantir un salaire minimum équitable dans toute l’Union européenne. Le but n’est pas d’imposer aux États membres leur outil juridique pour fixer un salaire minimum, mais de mettre en place un cadre commun qui accélère la convergence des salaires et protège davantage les travailleurs. C’est une nouvelle étape dans la concrétisation de l’Europe sociale.

À quoi sont tenus les États membres pendant les deux prochaines années ?

Les États qui disposent d’un salaire minimum fixé par la loi [ils sont vingt et un à ce jour] vont devoir s’assurer que celui-ci soit « adéquat », en évaluant les salaires tous les deux ans et, le cas échéant, en les revalorisant pour tenir compte de l’évolution économique du pays ainsi que de l’inflation.
Pour évaluer ce caractère adéquat, la directive propose que les États utilisent comme valeur de référence 60 % du salaire médian national ou 50 % du salaire moyen, ce qui est plus élevé que le salaire minimum dans la plupart des États membres…

“Actuellement, un salarié sur six dans l’Union gagne moins que 60 % du salaire horaire médian, et cette proportion dépasse les 20 % dans des pays comme la Lettonie, l’Irlande ou l’Allemagne !”

Il s’agit donc de lutter contre le dumping social ?

Oui, mais pas uniquement. Actuellement, un salarié sur six dans l’Union gagne moins que 60 % du salaire horaire médian, et cette proportion dépasse les 20 % dans des pays comme la Lettonie, l’Irlande ou l’Allemagne ! Il faut aussi voir que les systèmes actuels sont très incomplets, pour ne pas dire lacunaires.

Dans la moitié des États membres ayant un salaire minimum légal, celui-ci ne s’applique pas à tous les travailleurs (saisonniers, indépendants… en sont exclus). Quant aux pays qui privilégient la négociation collective, le taux de couverture est parfois faible et un nombre important de salariés ne bénéficient d’aucune protection en matière de salaire minimum. Ce que je veux dire, c’est que les disparités existent dans tous les États et impactent d’abord les salariés les plus précaires. Demain, les femmes et les salariés à temps partiel pourraient être les premiers bénéficiaires de cette directive.

Le renforcement de la négociation collective, c’est l’autre enjeu de cette directive ?

Exactement, et il est primordial. La directive ne couvre pas que le salaire minimum, elle exige aussi des pays membres de l’Union qu’ils élaborent des plans d’action pour augmenter le taux de couverture des négociations collectives si celui-ci est inférieur à 80 %… ce qui est le cas dans la plupart des États. Trouver les moyens de le renforcer, c’est aussi faire plus de place aux syndicats.

Justement, quel va être leur rôle dans sa mise en œuvre ?

La directive a enclenché un processus mais sa mise en œuvre dépendra des interlocuteurs sociaux et des États… À eux de prendre leurs responsabilités ! Les partenaires sociaux sont, à mes yeux, les acteurs les mieux placés pour fixer un salaire minimum équitable, au-dessus du seuil de pauvreté et prenant en compte les caractéristiques sociales et économiques nationales.

Il faut que les actions qui seront menées en matière de salaire minimum soutiennent et encouragent le dialogue social.