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Le long chemin vers la sobriété

Les tensions sur l’approvisionnement en énergie ont poussé le gouvernement à parler de modération, et à prôner la réduction de la consommation de gaz et d’électricité. Pour les acteurs de la transition écologique, c’est un premier pas, mais il faudra aller encore plus loin. Explications.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 02/12/2022 à 10h00

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© REA

« Chaque geste compte. » Économiser l’énergie est redevenu une priorité des pouvoirs publics ces dernières semaines. La guerre en Ukraine, qui a provoqué une hausse massive des prix du gaz, conjuguée à l’indisponibilité pour maintenance d’un très grand nombre de réacteurs nucléaires français, a poussé le gouvernement à sortir un peu dans l’urgence un plan de sobriété énergétique, début octobre. Un plan composé d’actions que l’État compte s’imposer, et des suggestions de mesures à destination des entreprises et des particuliers. « Une sobriété choisie pour éviter les mesures contraignantes », comme les coupures de courant, explique l’exécutif. Au-delà de cet hiver 2022-2023, l’objectif du gouvernement est de baisser notre consommation de gaz et d’électricité de 10 % d’ici à 2024.

À l’annonce de ce plan de sobriété énergétique, l’association négaWatt s’est réjouie. Voilà vingt ans que cette structure défend le concept. Toutefois, ce qu’elle propose va plus loin : « La sobriété, c’est consommer plus intelligemment toutes les ressources, que ce soient le gaz, l’électricité, l’eau, les matériaux, etc., dans un esprit d’équité nationale et internationale. On a des limites planétaires, il faut donc pouvoir partager ces ressources », explique Stéphane Chatelin, le directeur de l’association. « Ça implique de repenser nos modes de consommation et de production. La sobriété, ce n’est donc pas juste éteindre la lumière en sortant d’une pièce. »

« Aucune mesure contraignante »

Ce que propose l’exécutif le laisse donc un peu sur sa faim. «Ce plan est un saut culturel majeur qui s’est opéré en quelques mois, estime-t-il. Mais il ne suffira pas à atteindre l’objectif de réduction de 10% en deux ans. Il n’y a aucune évolution de la réglementation, aucune mesure contraignante, à part pour l’État lui-même.»

Un point également critiqué par Réseau Action Climat, une fédération d’associations proche de la CFDT. «Le volet “entreprises” du plan semble faible. Celles-ci doivent communiquer sur une plateforme en ligne publique ce qu’elles ont l’intention de faire en matière de sobriété énergétique. Ça ouvre la porte au greenwashing habituel, car il n’y a pas de suivi derrière. Si une campagne de sobriété se transforme en pub verte, on a loupé l’objectif», pense Meike Fink, chargée de mission sur la sobriété.

Se pose aussi la question de l’acceptabilité des mesures et, en creux, de la justice sociale. «On considère que le gouvernement n’a pas fait le travail nécessaire sur ce point-là, affirme-t-elle. Ce que l’on craint, c’est qu’une partie de la population ne passe pas à l’acte car il y aurait une forme d’impunité, d’injustice face aux classes aisées, qui peuvent dépenser et consommer sans contraintes, contrairement aux classes les plus modestes», ajoute la chargée de mission, qui appelle à ce que les aides mises en place par le gouvernement soient davantage ciblées sur les plus modestes.

Actionner trois leviers

Benoît Leguet dirige l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), une association qui planche sur le financement de la transition écologique. Il voit le plan de sobriété du gouvernement comme un « premier pas » : « Il pose les bonnes questions, questionne nos besoins. Et, en réfléchissant, on trouve des idées, comme fermer les portes des magasins qui ont le chauffage allumé en hiver, par exemple. »

Cette première étape réalisée, il faut voir plus loin, selon lui. En effet, pour réussir la transition énergétique, il ne faudra pas compter que sur la sobriété. Il faudra également agir sur l’efficacité, avoir le même service avec moins d’énergie, et la décarbonation (développer les énergies renouvelables). Face à l’urgence, le gouvernement se concentre sur le premier point, donc, en faisant un peu passer à la trappe les deux autres. Pourtant, « ce n’est pas un sujet pour passer l’hiver, mais pour les vingt-huit ans à venir et atteindre la neutralité carbone1 en 2050, insiste Benoît Leguet. Et la sobriété, l’efficacité et la décarbonation sont trois leviers à actionner en même temps. Par exemple, dans un logement, ça correspondrait à baisser la température, isoler au mieux et changer sa chaudière au fioul pour une pompe à chaleur. » Tout ça nécessitera de l’accompagnement et des investissements.

I4CE a publié à la mi-octobre son édition 2022 du « Panorama des financements climat ». Il estime ainsi qu’en 2021 les investissements climat en France ont été de 84 milliards d’euros. Un montant en deçà des besoins : il manquerait entre 13 et 30 milliards d’euros par an d’investissements publics et privés dans les bâtiments, les transports et la branche énergie, en se fondant sur les différents scénarios « Transition(s) 2050 » de l’Ademe1. « Il y a de l’investissement dans tous les scénarios et de sacrés changements sociétaux à la clé. Ce n’est pas de la décroissance. Pour atteindre nos objectifs, il faudra investir. On n’investira pas dans les mêmes choses qu’aujourd’hui, poursuit Benoît Leguet. Et de conclure : même pour accompagner la sobriété, des investissements sont nécessaires. Par exemple, diminuer la part de la voiture thermique et favoriser l’utilisation du vélo, il faut [donc] des infrastructures et des fabricants de vélos. C’est une opportunité de recréer des secteurs industriels et, finalement, de recréer des emplois. »