Le flagrant déni

Retrouvez le dossier complet
Travail & handicap : la grande défiance

Accidents de travail, troubles musculosquelettiques, maladies invalidantes, vieillissement… Dans 85 % des cas, on ne naît pas invalide, on le devient. Pourtant, dans le monde du travail, tout se passe comme si nous étions tous toujours très en forme.

Par Claire Nillus— Publié le 28/10/2022 à 09h00

image
© REA

En 2020, l’Assurance maladie a recensé 539 833 accidents du travail, auxquels il faut ajouter les accidents liés aux trajets (99 000 accidents de voiture en 2019). C’est moins que l’année précédente, la pandémie de Covid-19 ayant mis à l’arrêt un nombre important d’activités. Cependant, certains métiers du transport ou de la vente à distance, très sollicités pendant les confinements successifs, ont, a contrario, causé plus d’accidents. C’est dire si le lien entre travail et fabrique du handicap est indiscutable avec, en tête des maladies professionnelles reconnues, les TMS (troubles musculosquelettiques) : 75 % des avis d’inaptitude ont pour cause des troubles ostéoarticulaires. 

“Les jeunes de moins de 25 ans sont davantage concernés par les accidents du travail”

INRS

À court et moyen termes, la population menacée de désinsertion professionnelle est estimée entre 1 et 2 millions de personnes. Autre indicateur préoccupant : un article de l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles) stipule que les jeunes de moins de 25 ans sont davantage concernés par les accidents du travail (le taux de fréquence d’accidents avec arrêt frôlant les 57 % pour les moins de 20 ans !). Nombre de jeunes travailleurs commencent donc leur vie professionnelle avec des séquelles.

Troubles psychiques : 3 millions de personnes en souffrance

Récemment, la crise sanitaire a participé à l’extension du champ du handicap aux troubles psychiques : 3 millions de personnes sont en souffrance d’après l’­Unafam (Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques), qui pointe la stigmatisation, les troubles somatiques mal pris en charge et, dans tous les cas, des handicaps invisibles et parfois difficiles à diagnostiquer.

Dans ce contexte, le déni est grand. C’est celui d’une société qui ne veut pas voir, qui produit du handicap puis exclut les moins capables. Le dernier rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (2019-2020, Handicaps et emploi, à retrouver en ligne sur www.igas.gouv.fr) en fait le constat : dans un monde du travail marqué par l’intensification des exigences, les personnes en situation de handicap ont de plus en plus de mal à satisfaire les cadences d’entreprises en tension, et la nature des emplois exigeant une polyvalence et une technicité accrue « augmente le décalage avec le profil des travailleurs handicapés ».

Alors, depuis trente-cinq ans, et malgré la loi de 1987 qui impose 6 % de travailleurs handicapés dans les entreprises, les personnes reconnues handicapées sont deux fois plus au chômage que l’ensemble de la population française (chiffres du ministère du Travail).

L’établissement public intercommunal de la Fondation Albert Jean de Bacqueville-en-Caux (Seine-Maritime) emploie 99 personnes sur des postes adaptés à leur handicap mental ou psychique.
L’établissement public intercommunal de la Fondation Albert Jean de Bacqueville-en-Caux (Seine-Maritime) emploie 99 personnes sur des postes adaptés à leur handicap mental ou psychique.© Cyril Badet

Le validisme excluant

Pour les associations de lutte contre l’handiphobie, cette forme d’exclusion porte un nom, le validisme. Avec ce terme, elles dénoncent une société productiviste qui place en haut de l’échelle sociale les valeurs d’adaptabilité, de flexibilité, d’endurance et de compétitivité (lire ci-dessous). Le validisme, c’est nier la possibilité qu’il existe chez un même individu des capacités et des incapacités. C’est encore un dogme selon lequel c’est aux travailleurs en situation de handicap que l’on demande d’in­tégrer un monde du travail qui n’est généralement pas fait pour eux, au lieu d’adapter les postes en fonction des besoins de chacun. C’est encore affirmer que le handicap correspond à une catégorie administrative ou un diagnostic médical tout-puissant. Or il existe autant de formes de handicaps que de personnes, et la définition du handicap évolue obligatoirement selon l’importance attribuée à telle ou telle capacité. Cette vision de la société, que la CFDT appelle de ses vœux, exige un véritable changement de paradigme, tel que formulé par la Rapporteure de l’ONU 1 en 2017.

Celle-ci exhortait la France à cesser de considérer les personnes en situation de handicap comme « une population à part » mais bien comme des individus en interaction avec leur environnement. Elle soulignait ainsi combien se pose la question de l’accompagnement plutôt que celle d’inclure a posteriori des personnes ayant été exclues du système.

Une insertion professionnelle à la peine

La loi du 10 juillet 1987 a été la première à imposer une contrepartie financière aux établissements qui ne remplissent pas leur quota d’emploi de travailleurs handicapés, un quota qu’elle a porté à 6 % des effectifs d’une entreprise (contre 3 % auparavant). Mais l’effet incitatif de la loi n’a pas donné les résultats escomptés car beaucoup d’établissements s’acquittent de leur obligation d’emploi au moyen de la seule contrepartie financière. 

En dépit de la loi « handicap » de 2005, qui a étendu les dispositions contraignantes de la loi de 1987 à la fonction publique et a durci les sanctions financières en cas de non-respect de cette obligation, en dépit de la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » de 2018, qui impose aux entreprises de plus de 250 salariés la désignation d’un référent handicap, le taux d’emploi des travailleurs handicapés est de 36 % contre 64 % dans l’ensemble de la population (ministère du Travail).

Depuis 1987, leur taux d’emploi dans le secteur privé stagne à 3,5 %. Quant aux établissements et services d’aide par le travail (Esat), ils accueillent environ 12 % des actifs handicapés.