Le chant des signes

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iconeExtrait du magazine n°483

Militante dans l’âme, Emmanuelle Laborit n’a jamais cessé de se battre pour faire accepter la différence et promouvoir le langage des signes ainsi que la culture sourde. Molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans Les Enfants du silence à 19 ans, elle codirige aujourd’hui l’International Visual Theatre. Rencontre.

Par Maria Poblete— Publié le 29/04/2022 à 09h00

Emmanuelle Laborit
Emmanuelle Laborit© Florence Levillain

Pourquoi vous appelait-on « La Mouette » ?

Ma famille est issue d’un milieu de marins. Quand j’étais bébé, je poussais de grands cris et mes parents ne comprenaient pas. Si je criais, c’est parce que je voulais communiquer et m’entendre mais je ne contrôlais pas les sons. Je n’avais pas de retour son. Ma surdité a été décelée à 9 mois.

Quelle langue parliez-vous en famille ?

Après le dépistage de ma surdité, les médecins disaient à mes parents qu’il ne fallait pas utiliser la langue des signes, qu’elle ne me permettrait pas de m’intégrer, que je devais m’entraîner à parler et lire sur les lèvres pour ressembler aux entendants. Mes parents faisaient confiance aux médecins et, surtout, ils ne connaissaient pas le monde sourd. Alors, ma mère, voyant que la parole ne m’était pas accessible, essayait de communiquer avec moi par tous les moyens, en pointant avec le doigt, par exemple. Ce n’était pas la langue des signes avec sa grammaire et sa syntaxe. C’était un langage inventé, une communication ombilicale mais qui m’empêchait d’échanger avec les autres. J’étais très renfermée. Sans cela, j’aurais été totalement exclue, mais c’était limité à ma mère et moi.

Un jour, votre père entend une émission sur un lieu où l’on parle et enseigne la langue de signes…

Mes parents ont décidé de m’amener à l’International Visual Theatre (IVT). J’ai vu des adultes utiliser la langue des signes. Ça a été un grand choc et une chance, mon entrée dans cette culture. J’ai découvert cet endroit où on enseigne la langue des signes, et c’est là que je l’ai apprise. Ça m’a permis de nouer des relations avec les autres, dans le cercle familial avec mon père, et à l’extérieur. C’était comme une naissance.

“La langue des signes nourrit le français et le français nourrit la langue des signes. C’est enrichissant.”

D’où venait cette injonction à oraliser à tout prix ?

On me pose toujours cette question ! J’essaye de donner mon interprétation mais véritablement je n’ai jamais compris pourquoi. Pourquoi veut-on absolument qu’on parle ? C’est un mystère. C’est très profond. Cela a un lien avec la différence, le fait de ne pas avoir d’emprise, de contrôle, de pouvoir sur des personnes. Ça fait peur. C’est stupide. Au contraire, la langue des signes nourrit le français et le français nourrit la langue des signes. C’est enrichissant.

Que découvrez-vous lors de votre voyage à Washington ?

C’est la « ville des sourds », où tout est possible. Je visite une université et là, pour la première fois, je me dis qu’il est possible de faire des études supérieures. En France, c’était inimaginable. J’ai vu des entendants signer. On ne pouvait pas savoir qui était entendant ou sourd. Aux États-Unis, c’est la troisième langue du pays, après l’anglais et l’espagnol. Tout était évident, simple. J’ai eu un déclic, une révélation.

En quoi ce voyage vous a transformée ?

Les regards des autres étaient toujours un peu négatifs, on disait : « Oh ! elle est jolie, quel dommage qu’elle soit sourde. Oh, la pauvre, elle n’entend pas la musique ! » Ça marque. Après ce séjour, j’ai compris que ce côté négatif pouvait devenir très positif.

Avant, je parlais de moi à la troisième personne. Et là, je suis devenue je. J’ai cessé de dire : « Elle n’entend pas », mais : « Je suis sourde. » C’est un état physiologique et je suis une personne.

Comment arrive le théâtre dans votre vie ?

À l’âge de 9 ans, j’ai participé à un atelier de théâtre. J’aimais ça, sans imaginer en faire mon métier. Au moment du bac, je cherchais du côté artistique. Je réfléchissais. Et j’ai rencontré Jean Dalric, qui cherchait une comédienne pour Les Enfants du silence. C’est le premier spectacle professionnel auquel je participais. J’ai plongé dedans. C’était quelque chose qui me correspondait. J’avais 19 ans. Je n’ai jamais cessé de jouer et de mettre en scène.

“Lorsque [les sourds] allaient à l’hôpital avec leurs parents, leur frère ou leur sœur, des médecins leur annonçaient leur séropositivité en famille. Quelque chose n’allait pas.

À cette même époque, vous vous engagez auprès de l’association Aides…

Le sida touchait tout le monde, même les sourds ! Et, pourtant, personne ne pensait à eux. Il n’y avait aucune prévention, aucune accessibilité à la télévision. La communauté sourde en était exclue. Lorsqu’ils allaient à l’hôpital avec leurs parents, leur frère ou leur sœur, des médecins leur annonçaient leur séropositivité en famille. Quelque chose n’allait pas. Lorsque l’association m’en a parlé, j’ai trouvé ça dramatique et horrible. Alors avec Claire Horry, qui est la présidente de l’IVT, nous avons participé au mouvement en lançant un travail de prévention, en direction des femmes sourdes.

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© Florence Levillain

Vous considérez-vous comme une militante de la cause sourde ?

Je codirige avec Jennifer Lesage-David l’IVT. Dans ce théâtre, nous menons un travail de création, de recherche, d’enseignement et d’appui aux compagnies et aux autres théâtres qui souhaitent programmer des spectacles en langue des signes. Nous voulons que les artistes sourds aient leur place, une reconnaissance. Nous voulons aussi porter un regard esthétique et linguistique sur cette langue, la manière dont elle peut se présenter sur scène. Ce sont des spectacles qui doivent s’adresser à tous les publics. Ce n’est pas répétitif, il ne s’agit pas de traduire la parole en langue des signes avec du surtitrage et une méthode figée, c’est plus vaste. Oui, mon travail est du militantisme. Nous nous battons pour rendre ce lieu vivant et le faire connaître dans le monde entier. Évidemment, je ne suis pas seule, nous sommes une équipe. Parfois j’en ai marre aussi, c’est vrai, quand on me pose les mêmes questions qu’il y a trente ans. Comment est-ce possible qu’il y ait encore tant d’ignorance, de manque d’information ? C’est incroyable ! Il ne faut pas lâcher, il faut continuer.

Votre dernière création est inspirée des « feuilletons » de la mythologie. Pourquoi avoir choisi la mythologie grecque ?

J’ai découvert le livre de Murielle Szac et je l’ai raconté à ma fille. Nous voulions savoir ce qui allait se passer après, épisode après épisode. Toutes les questions sur le fonctionnement du monde s’y trouvent, pourquoi y a-t-il de la violence, de l’amour ? Le feuilleton d’HermèsLe Feuilleton d’Hermès - La mythologie grecque en cent épisodes. Éditions Bayard, 256 pages. nous a permis de découvrir le monde de la mythologie, qui est magnifique. Hermès est curieux. Quand on devient adulte, on perd cette curiosité et on s’enferme. Il faut garder cette ouverture en soi, tout le temps, c’est précieux. En racontant cette histoire à ma fille, des images fortes sont arrivées. J’ai choisi deux comédiennes sourdes et je ne voulais pas un spectacle passif. Je voulais inviter le public qui ne connaît pas la langue des signes à plonger dans ce monde pour qu’il entre dans une culture visuelle.

La culture sourde est-elle mieux reconnue aujourd’hui ?

Oui, mais c’est compliqué. Par exemple, ici même, dans ce théâtre, nous nous sommes souvent sentis seuls. Le regard des autres est surtout limité à la Semaine du handicap. Désormais, nous faisons partie du réseau Théâtres en signes, dont le souhait collectif est de valoriser la place de la langue des signes dans les théâtres, le travail des artistes sourds, la création et la culture sourdes. C’est un mouvement qui commence. Il faut éviter de tout reconstruire lorsqu’un directeur, souvent nommé ailleurs après quelques années, part. Le chemin est encore long.

Quel regard portez-vous sur la petite fille que vous étiez et qui trouvait que les mots étaient une bizarrerie ?

Cette petite fille a eu de la chance parce qu’elle a pu choisir sa voie. Elle a bénéficié d’une bonne alchimie, avec la présence de ses parents. J’aimerais que tous les enfants sourds aient la même chance que cette petite fille.