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Extrait de l'hebdo n°3999
Face à la montée des inégalités et des discours d’exclusion, la CFDT a organisé, le 20 février, dans ses locaux de la rue de Crimée (Paris 19e), un temps d’échange et de débats à l’occasion de la Journée mondiale de la justice sociale.

« La justice sociale n’est ni un slogan ni une abstraction. Elle est un combat quotidien, syndical et démocratique. » En posant ces mots, Lydie Nicol, secrétaire nationale de la CFDT, donne le ton. Dans un contexte marqué par la progression des idées d’extrême droite, la précarisation du travail et l’effritement du collectif, la justice sociale apparaît donc moins comme un principe strictement théorique que comme une nécessité concrète. Et c’est précisément le constat qui a été dressé, le 20 février, lors d’une journée d’échanges organisée par la CFDT Île-de-France. Syndicalistes, chercheurs et militants ont partagé une analyse sans détour : fragilisée de toutes parts, la justice sociale demeure pourtant le meilleur rempart contre la fragmentation de la société et la montée des populismes.
Recréer du collectif et de la solidarité
Selon Badiaa Souidi, secrétaire générale de la CFDT Île-de-France, les signaux d’alerte se sont multipliés. Le budget de l’État récemment adopté ne répond pas à l’ampleur de la détresse sociale et pèse sur les droits des travailleurs, au risque d’aggraver encore la précarité. Dans le même temps, la transition écologique impose des transformations profondes du travail et des services publics – or celles-ci ne peuvent se produire sans justice. La dématérialisation des démarches administratives, par exemple, simplifie la vie de certains citoyens mais laisse de côté celles et ceux qui se trouvent confrontés à la fracture numérique. « Cette journée nous oblige à poser ces questions collectivement et à y apporter des réponses ambitieuses », souligne Badiaa.
Cette exigence de cohérence traverse l’ensemble des débats. Éric Badonnel, secrétaire confédéral et ancien spécialiste des politiques de santé et de protection sociale à la Caisse nationale de l’assurance maladie, rappelle que notre modèle social repose sur un principe simple : chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. La Sécurité sociale a été pensée pour protéger les travailleurs face aux risques susceptibles de les empêcher de vivre de leur travail.

Malheureusement, ce socle solidariste est aujourd’hui soumis à de fortes tensions. Les besoins explosent – en matière de santé, de prévention, de prise en charge de la dépendance – sans que les ressources suivent. Les inégalités d’accès aux soins persistent, les déserts médicaux s’étendent et la prévention reste insuffisante. À cette crise financière et d’efficacité s’ajoute une crise de légitimité : l’écart entre la promesse républicaine d’égalité et la réalité vécue par les citoyens nourrit la défiance et alimente les discours extrémistes. D’après Éric Badonnel, il est donc urgent de repenser le financement de la protection sociale, en s’appuyant sur une fiscalité plus juste et en limitant les exonérations, qui privent le système de ressources.
Le constat est similaire pour Catherine Sergent, présidente de la Mutualité française d’Île-de-France. Les maladies chroniques (diabète, cancers, pathologies psychiques et cardiovasculaires) progressent fortement tandis que les maladies aiguës reculent – or notre système de santé a été conçu pour répondre prioritairement à ces dernières. De ce décalage émerge un défi majeur en matière d’organisation et de financement des soins.
La même logique vaut pour la transition écologique. Lucas Francou Damesin, cofondateur de Parlons Climat, insiste sur le point suivant : une transition perçue comme injuste perd toute légitimité. Si les coûts pèsent principalement sur les plus modestes, l’adhésion disparaît. À l’inverse, reconnaître les compétences, accompagner les reconversions professionnelles, garantir un accès effectif aux droits et associer les salariés aux décisions renforcent la dynamique collective.
Le travail facteur d’émancipation… à condition qu’il soit digne
Au cœur de toutes ces réflexions demeure la question du travail. « La solidarité n’est pas un projet de vie mais un filet de sécurité. Ce que chacun veut, c’est vivre dignement de son travail », rappelle Lydie Nicol. Or, aujourd’hui, 1,5 million de travailleurs vivent en dessous du seuil de pauvreté malgré le fait d’avoir un emploi. Les enjeux de salaires, de classifications et de reconnaissance des compétences se révèlent donc centraux. Si la suppression de la prime d’activité serait injuste, le véritable débat porte, selon elle, sur la responsabilité des employeurs dans les politiques salariales.
La justice sociale apparaît donc comme le fil rouge reliant protection sociale, transition écologique et démocratie. Pour Badiaa Souidi, la responsabilité syndicale est clairement définie : défendre l’égalité, combattre les discriminations, faire vivre le débat démocratique et transmettre les outils pour agir. Autrement dit, recréer du collectif partout où il se défait – parce que c’est dans la solidarité organisée que se construit, concrètement, la justice sociale.