Intérim, un plan social qui ne dit pas son nom

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iconeExtrait de l’hebdo n°3765

Les intérimaires sont les premiers à dégager. Face à un risque grandissant de précarisation, le CDI intérimaire et la formation aux métiers d’avenir font partie des solutions.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 16/02/2021 à 13h00

Le métier de technicien installateur de fibre optique, faisant partie des métiers en tension, peut par exemple faire l’objet d’un CDI apprenant, une formule mise en place par Adecco associant formation et missions en entreprise et ciblant prioritairement les jeunes.
Le métier de technicien installateur de fibre optique, faisant partie des métiers en tension, peut par exemple faire l’objet d’un CDI apprenant, une formule mise en place par Adecco associant formation et missions en entreprise et ciblant prioritairement les jeunes.© Gilles Rolle/RÉA

Le choc est violent. Selon le dernier baromètre de la fédération patronale Prism’emploi, le travail temporaire a reculé de 23,6 % en 2020, faisant disparaître plus de 186 000 emplois intérimaires en équivalent temps plein. La croissance observée de 2016 à 2018 est ainsi totalement effacée. Un effondrement « d’une brutalité inouïe » a même été constaté en mars 2020 (– 55 %) au plus fort de la crise sanitaire, selon les termes du président de Prism’emploi. Une lente remontée s’était ensuivie – avant un nouveau décrochage pendant le deuxième confinement. L’arrêt ou le ralentissement de l’activité des entreprises utilisatrices est l’une des raisons évidentes de la baisse mais aussi, ajoute la fédération, le télétravail généralisé, qui freine le recours à l’intérim en raison des difficultés liées à une prise de poste à distance.

Les secteurs les plus touchés

Les secteurs les plus fortement impactés sont le BTP (– 28,8 %), les services (– 28,6 %), l’industrie (– 26,9 %) et le commerce (– 19,5 %). D’autres sauvent les meubles. « La logistique et le transport sont boostés par le commerce en ligne, observe Lahouari Boubekeur, secrétaire national de la CFDT-Services. Avec les besoins croissants liés à la crise sanitaire, l’industrie pharmaceutique et le médico-social aussi semblent bien orientés. » Toutefois, le tableau d’ensemble se révèle sombre et les perspectives restent floues, tant le travail temporaire est sensible aux effets de conjoncture.

Une précarité accrue

Derrière les chiffres, ce sont des dizaines de milliers de travailleurs intérimaires qui ont vu leur situation se détériorer. Plusieurs catégories se côtoient dans le monde de l’intérim. Les personnels permanents, en agence ou dans les sièges sociaux, en grande partie passés en télétravail, sont encore relativement épargnés. La crise frappe davantage les intérimaires qui travaillent à la mission.

“Avec la crise, beaucoup d’intérimaires se sont retrouvés le bec dans l’eau à l’issue d’une mission de trois, quatre ou cinq mois, sans perspective de nouveau contrat et sans pouvoir justifier des six mois nécessaires pour accéder à une indemnisation par Pôle emploi.”

Alexandre Viegas, secrétaire de la CFDT-Services chargé des entreprises d’intérim

« L’intérim est par nature aléatoire mais il y a quand même un certain nombre d’intérimaires qui, de mission en mission, arrivent à en vivre, souligne Alexandre Viegas, secrétaire fédéral chargé des entreprises d’intérim. Avec la crise, beaucoup se sont retrouvés le bec dans l’eau à l’issue d’une mission de trois, quatre ou cinq mois, sans aucune perspective de nouveau contrat et sans pouvoir justifier des six mois nécessaires pour accéder à une indemnisation par Pôle emploi. » Un plan social à bas bruit, sans aucun accompagnement.

Des aides aux plus vulnérables

Au point que le Fonds d’action sociale du travail temporaire (Fastt), géré par les partenaires sociaux, qui propose aux travailleurs intérimaires des solutions dans les domaines du logement, de la santé, de la prévention, de la sécurisation des parcours, mettait en place dès mars dernier un service social de crise qui a vu les demandes d’aides financières alimentaires exploser.

En novembre, le Fastt avait débloqué 4 600 aides pour un montant de 1,9 million d’euros, répondant entre autres à une forte sollicitation en matière d’aides financières liées au remboursement de dettes diverses. Les intérimaires ont également droit à l’aide financière de 900 euros débloquée par l’État pour les mois de novembre 2020 à février 2021, sous conditions, dont celle d’avoir été inscrit à Pôle emploi au moins un mois pendant cette période et de justifier d’au moins 60 % de temps de travail en 2019 (décret du 31 décembre 2020).

Le CDI intérimaire, un progrès mais des abus

Accentuée en période de crise, la précarité des intérimaires n’est pas un sujet nouveau. C’est pour en réduire les effets que le CDI intérimaire a été créé, un acquis CFDT obtenu par un accord de branche en 2013. Le salarié est recruté en CDI par l’entreprise de travail temporaire, celle-ci lui attribue des missions dans des entreprises utilisatrices et lui assure pendant les périodes intermédiaires une rémunération minimale garantie qui ne peut être inférieure au Smic (125 % du Smic pour les cadres). Ce statut plus protecteur facilite l’accès du salarié à un logement ou à un prêt bancaire.

Le CDI intérimaire incite également l’entreprise de travail temporaire à diminuer les périodes d’intermission et à fournir régulièrement des missions. Sauf que, depuis le début de la crise, certains employeurs en font un mauvais usage. « La mission proposée doit correspondre à l’une des trois missions types exercées par l’intérimaire, à un périmètre géographique et à une fourchette de rémunération, explique Alexandre Viegas. Or les employeurs donnent des définitions très généralistes des missions de façon à y intégrer des emplois de moindre qualité. Les intérimaires finissent par échouer ou se décourager. C’est une façon de se débarrasser d’eux à moindres frais. »

Améliorer l’employabilité

Face à ce risque de décrochage de toute une population souvent jeune et peu qualifiée, la solution pourrait être d’augmenter l’employabilité des intérimaires par le recours à la formation, de préférence vers des métiers porteurs. Certaines entreprises d’intérim comme Adecco ont bien compris que cette démarche préservait l’intérêt de tous : se doter d’un large éventail de profils répondant aux nouveaux besoins des entreprises clientes, sécuriser et fidéliser les intérimaires. Le groupe annonçait en octobre 2020 un plan de recrutement de 15 000 intérimaires en « CDI apprenant » en 2021, une formule associant formation et missions en entreprise et ciblant prioritairement les jeunes.

“Nous avons identifié dix-sept métiers en tension qui requièrent des compétences aujourd’hui difficiles à trouver sur le marché du travail.”

Sally Renard, déléguée syndicale CFDT d’Adecco

Résultat : 3 000 intérimaires étaient recrutés à la fin janvier 2021 selon Adecco, dont un tiers de moins de 26 ans. « Nous avons identifié dix-sept métiers en tension qui requièrent des compétences aujourd’hui difficiles à trouver sur le marché du travail, explique Sally Renard, déléguée syndicale d’Adecco. C’est le cas par exemple des techniciens spécialisés dans la fibre optique, des aides-soignants ou des plombiers chauffagistes. »

Un accord prometteur

Toujours avec cet objectif de montée en compétences, les partenaires sociaux de la branche ont signé le 22 janvier un accord sur le dispositif de promotion et de reconversion par l’alternance « pro A », destiné dans un premier temps aux CDI intérimaires. Un travail d’identification des métiers à risque d’obsolescence et des métiers en tension a conduit à l’élaboration d’une liste de certifications. À terme, ce dispositif pourrait être étendu à tous les intérimaires, quel que soit leur statut. Une preuve supplémentaire de la pertinence du dialogue social.