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Éloi Laurent : “Il faut choisir la bonne boussole”

Économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), professeur à Sciences Po Paris et professeur invité à l’université de Stanford, Éloi Laurent* dénonce le poids du PIB dans les politiques menées en France.

Par Jérôme Citron— Publié le 02/12/2022 à 10h00

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Dans vos ouvrages, vous étrillez l’obsession pour la croissance et les dégâts que cela provoque. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour vous faire une réponse très concrète, prenons comme exemple trois pays qui font de l’augmentation du PIB un objectif prioritaire. Vous avez tout d’abord la France, où l’on incite les gens à consommer, et les entreprises à intensifier leur production tout en demandant à tous, dans le même temps, des efforts de sobriété. Le pays est empêtré dans cette contradiction. Le gouvernement se réjouit des bons chiffres de la croissance tout en sachant pertinemment que cette croissance accentue la crise climatique. Vous avez ensuite le Royaume-Uni, où la Première ministre [Liz Truss a démissionné depuis], au nom de la croissance, avait prévu une baisse d’impôts pour les plus riches sans précédent. Heureusement, pour la première fois dans l’histoire contemporaine, les marchés financiers ont sanctionné cette politique néolibérale tant elle paraissait folle vu l’état social du pays.

Troisième exemple : la Chine. Le pays affirme se soucier d’écologie, défendre l’harmonie écologique, mais n’a que le mot croissance à la bouche. Son Président, reconduit [Xi Jinping], s’est fixé comme objectif d’augmenter le PIB par habitant grâce à un nouveau plan de modernisation de l’économie chinoise. Pourtant, ce pays a déjà massivement détruit ses écosystèmes avec une pollution de l’air et de l’eau cataclysmique, qui tue des millions d’habitants.

Voici l’exemple de trois pays à rebours de leur siècle, c’est-à-dire pris dans des contradictions intenables. Un pays obsédé par la croissance détruit la biosphère, et la destruction de la biosphère n’est rien d’autre que la destruction du bien-être humain.

“Notre gouvernement […] est encore convaincu en 2022 que si l’on augmente la croissance du PIB, cela va tout résoudre.”

Mais y a-t-il des pays qui suivent une autre voie ?

Bien sûr. Les mentalités évoluent. Il y a déjà vingt-cinq pays dans le monde qui ont mis en place des indicateurs de bien-être. Ils n’étaient que deux il y a vingt ans. La Belgique a créé des indicateurs alternatifs et s’est engagée à les suivre. La Nouvelle-Zélande adopte des budgets du bien-être, et la Finlande considère que les deux indicateurs principaux qui doivent guider ses politiques publiques sont la justice sociale et la sobriété écologique de l’économie.

D’autres pays nordiques comme la Suède ou l’Islande sont dans les faits pilotés par la justice sociale et non par la croissance. Le PIB y existe toujours mais ce n’est pas la boussole, comme c’est encore le cas en France.

Comment expliquez-vous ce choix français ?

Notre gouvernement, et plus particulièrement notre ministre des Finances, est encore convaincu en 2022 que si l’on augmente la croissance du PIB, cela va tout résoudre. Cela va permettre de faire la transition écologique, cela va permettre de faire du progrès social, d’augmenter les salaires, etc. Mais c’est rigoureusement faux. La croissance du PIB est déconnectée de celle de l’emploi, du niveau de vie, du sens du travail, etc. Et je ne parle pas des questions écologiques. La croissance verte est un mythe. C’est pourquoi la question de la bonne boussole est essentielle. La vraie question du xxie siècle, c’est de savoir à quel coût environnemental on acquiert le bien-être humain et donc de revenir aux fondamentaux de l’analyse économique : la sobriété des ressources comme des besoins.

Peut-on améliorer notre bien-être sans passer par un accroissement de la richesse ?

C’est une évidence. Nous avons un problème en amont et en aval. La croissance détruit la biosphère et la richesse créée est inégalement répartie. C’est la double peine. Il faut absolument sortir de cette logique. Cela ne fait aucun doute. Il y a aujourd’hui un bouillonnement intellectuel incroyable sur les plans académique, politique, institutionnel pour changer de modèle. C’est passionnant. En 2022, en France, trois termes sont revenus sur le devant de la scène après cinquante ans de silence : sobriété, planification écologique et décroissance. C’est déjà une victoire.