Signez la pétition “Retraites : non à cette réforme injuste et brutale !” En savoir plus

[Dossier 1/3] L’Université sous pression abonné

Avec toujours plus d’étudiants à accueillir chaque année, les facs doivent se réinventer pour assurer la réussite de tous.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff et Dominique Primault— Publié le 15/10/2018 à 13h31

image

La génération 2000 bouscule l’université

Les étudiants nés au début du millénaire débarquent massivement dans les amphis, sans forcément détenir les codes de la réussite. L’université tente de s’adapter à ce nouveau public avec des moyens limités. Reportage.

Léa et Zia scrutent, fébriles, le tableau des emplois du temps de la première année de droit. Depuis quelques jours, les deux copines de Tourcoing se retrouvent plongées dans un nouvel univers. Fini le cocon du lycée, les salles de classe et la cloche qui sonne. Place à l’anonymat de l’université, aux amphis bondés et aux emplois du temps qui varient d’un semestre à l’autre. « Nous n’avions jamais mis les pieds sur le campus avant cette semaine. Il n’y a pas beaucoup d’indications. Le premier jour, on s’est trompé d’amphi, sourit Zia, pas si déstabilisée que ça par son nouvel environnement. On est beaucoup plus autonome qu’au lycée, c’est moins stressant. » « Le plus difficile, c’est la prise de notes, relève timidement Léa. On nous donne quelques conseils mais chacun doit quand même un peu se débrouiller par lui-même. »

Ils sont nombreux comme elles à faire leurs premiers pas (hésitants) hors des clous de l’enseignement secondaire. En cinq ans, les effectifs de la faculté de droit de Lille ont explosé. Plus 60 % en première année. « Lors de la rentrée 2017, nous avons inscrit 1500 étudiants en première année de licence », précise Jean-Christophe Deriau, responsable de la scolarité. Les murs de ce campus coincé entre les anciennes filatures de la capitale du Nord ne sont pourtant pas amovibles. Impossible d’agrandir des amphis conçus pour accueillir 650 étudiants au maximum.

Seule solution, organiser des roulements entre les effectifs répartis en trois sections afin d’assurer les cours magistraux. Pour les travaux dirigés, c’est une autre paire de manches. « Nous sommes dans l’optimisation de l’espace en permanence, souligne sa collègue Violaine Sander. Les emplois du temps et le calendrier des examens sont fixés en fonction de l’occupation des locaux. Nous n’avons plus aucune souplesse. »

Toujours plus d’étudiants

LILLE VJARROUSSEAUParadoxalement, alors que tout le monde s’attendait à un pic d’affluence cette année avec l’arrivée en masse des enfants nés en 2000, la courbe des effectifs en droit, en administration économique et sociale et en sciences politiques affiche un léger repli. Un « trou d’air » comblé d’ici à la fin du mois ? Possible.

Marie-Christine Vermelle, maître de conférences en sociologie, et élue CFDT, avance une explication : avec Parcoursup (lire l'encadré ci-dessous), certains étudiants ont connu leur affectation tardivement, la procédure d’admission complémentaire s’étant achevée le 21 septembre. Le nombre d’inscrits pourrait donc encore croître. Une chose est sûre, cependant. La tendance lourde, elle, n’a pas changé. Elle est largement orientée à la hausse depuis des années. Sur la base des derniers chiffres fiables, en attente de l’arrêt des comptes pour 2018, l’année 2017 a affiché un nombre record d’étudiants à Lille. Ils étaient 64 460 à s’asseoir sur les bancs des trois sites de l’université.

À l’autre bout de la ligne de métro, sur le campus de la Cité scientifique de Villeneuve-d’Ascq, Anne-Cécile Caron, enseignante-chercheuse en informatique et cosecrétaire de la section Sgen-CFDT de l’université, témoigne : « Nous avons des salles équipées de 16 ou 24 machines. Les étudiants sont parfois trois, voire quatre par écran. C’est terriblement frustrant pour eux comme pour nous ! Il est évident que, dans ces conditions, l’étudiant qui est le moins à l’aise est exclu. »

Face à ce problème récurrent de surpopulation étudiante, difficile de proposer un encadrement adapté, même si des mesures d’accompagnement plus ou moins approfondies se multiplient dans les universités (lire Dossier 2/3 : "Un accueil sur mesure"). Depuis des années, le SUIAO (service universitaire d’information, d’accueil et d’orientation) de Lille propose, par exemple, des suivis collectifs afin d’expliquer ce que signifie le « métier » d’étudiant, pour préparer un projet professionnel ou travailler sur des portefeuilles d’expériences et de compétences. Les étudiants peuvent aussi bénéficier d’un soutien individuel.

« Nous nous sommes battus pour que notre service soit le plus ouvert possible, que les étudiants puissent nous contacter sans rendez-vous, insiste la chargée d’orientation Andréa Fernandez. Pendant ces entretiens, on essaye de motiver des étudiants qui se sentent en situation d’échec, surtout en première année. On met en valeur ce qu’ils ont acquis et ce sur quoi ils peuvent s’appuyer pour rebondir. »

Accompagner les plus fragiles

Même dans les IUT (instituts universitaires de technologie), dont l’accès est sélectif et où les étudiants sont plus encadrés qu’en licence, la marche est haute entre la classe de terminale et la première année. « Le premier semestre est axé sur les sciences, et le niveau est vraiment élevé, témoigne Éliot, 20 ans, qui attaque sa deuxième année de sciences et génie des matériaux à l’IUT de Nantes. Les bacs S s’en sortent bien, mais les bacs technologiques – et je suis dans ce cas – ont du mal à suivre. J’en connais un qui a laissé tomber au bout de quelques mois. On peut se faire aider, mais ce n’est plus comme au lycée, c’est à nous de faire la démarche. »

Yves Pouzaint NANTES VJarrousseauIci, comme partout ailleurs, les étudiants issus des milieux les moins favorisés, majoritaires dans les bacs pros et technos, sont les premiers à payer au prix fort ce sous-investissement chronique. « Il nous manque en moyenne 600 euros par an et par étudiant, déplore Yves Pouzaint [photo], élu au conseil d’administration de l’Université de Nantes et enseignant à l’IUT, intégré à l’université. Nous avions voulu mettre en place un soutien renforcé aux bacheliers professionnels, les plus en difficulté dans notre IUT, mais nous avons dû renoncer, le compte n’y était pas. »

Une forme de sélection naturelle s’opère dès la première année. « À l’université, on exige une autonomie importante : savoir prendre des notes de façon efficace, pouvoir se plonger seul plusieurs jours d’affilée dans un livre et la rédaction d’un commentaire, faire preuve d’esprit critique, note Jules Donzelot, sociologue (lire son interview). Ceux dont les parents sont…

Pour continuer de lire cet article, vous devez être abonné.

s'abonner

Déjà abonné ? Connectez-vous