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Boris Cyrulnik : “Investir dans la petite enfance est un pari gagnant !” abonné

Le rapport sur les mille premiers jours de l’enfant, remis par Boris Cyrulnik* au gouvernement, a inspiré l’allongement du congé paternité annoncé fin septembre. Le neuropsychiatre, à la lumière des dernières découvertes scientifiques, dévoile une période déterminante pour le développement de l’enfant et plaide pour une politique de la petite enfance plus ambitieuse. Entretien.

Par Marie-Nadine Eltchaninoff— Publié le 05/12/2020 à 10h15

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Vous faites commencer les mille premiers jours de l’enfant avant même sa conception, au moment du projet parental. Que se passe-t-il alors de décisif ?

L’homme et la femme qui vont faire un enfant organisent autour de lui une niche sensorielle qui va « tutoriser » le développement biologique et affectif du bébé. Prenons l’exemple d’une très jeune fille de 14 ans, enceinte d’un jeune garçon de 17 ans accro à des drogues, chassée de sa famille : on peut prédire que les parents seront malheureux, ils auront peut-être des explosions de violence. La niche sensorielle qui tutorise l’enfant sera altérée, et le bébé aura du mal à se développer si un soutien parental n’est pas mis en place.

C’est à ce point une certitude ?

L’une des principales causes des troubles du développement de l’enfant est la précarité sociale de la mère et du père. Les parents sont constamment en alerte. La mère sécrète trop de cortisol et d’adrénaline – les hormones du stress – qui passent dans le liquide amniotique. Quand la mère est stressée durablement, le bébé arrive au monde avec des altérations cognitives que la neuro-imagerie peut photographier. On constate souvent une atrophie des deux lobes préfrontaux, c’est-à-dire le socle neurologique de l’anticipation, et une atrophie du système limbique, qui est le socle de la mémoire et des émotions. On peut voir aussi une hypertrophie de l’amygdale rhinencéphalique, située dans le cerveau, qui, lorsqu’elle est touchée, lors d’un accident par exemple, déclenche des émotions insupportables de haine, de colère ou de désespoir. Le bébé arrive au monde avec des altérations cognitives provoquées par le malheur de la mère.

N’y a-t-il pas là une forme de déterminisme ?

Non, car le processus de résilience neuronale est facile à déclencher, en vingt-quatre à quarante-huit heures. Pendant les petites années, il y a un bouillonnement de synapses (connexion entre deux neurones) ; il s’en crée trois cent mille à la minute. Un bébé est facile à traumatiser si sa mère l’est, mais il est facile à sécuriser quand sa mère va mieux. Dès que la mère est rassurée, le bébé reprend sa construction. Si elle est entourée, si le père ou le deuxième parent est présent, si la situation économique de la famille est réglée – et cela renvoie à la responsabilité des politiques –, la mère sera alors sécurisante pour le bébé qu’elle porte.

Vous avez été, en partie, entendu sur le congé paternité, qui vient d’être allongé. En quoi ce congé est-il capital ?

Les deux figures d’attachement du bébé, la mère en tout premier lieu et, immédiatement après, le père ou le deuxième parent, sont importantes pour le développement psychologique et affectif du bébé. Autrefois, les femmes avaient leur premier enfant avant 20 ans, elles étaient entourées et sécurisées par le père, par le groupe des femmes qui s’occupaient du bébé, par les rituels sociaux religieux, etc.

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