Addicts… aux écrans

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Les liaisons dangereuses

Le télétravail en période de crise s’est soldé par une augmentation des pratiques addictives. Parmi celles-ci : la cyberdépendance.

Par Claire Nillus— Publié le 03/06/2022 à 10h16

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© Photononstop

Souvent pointée du doigt par les pédopsychiatres inquiets pour les enfants, l’addiction aux écrans est peu évoquée s’agissant des adultes. Pourtant, selon une enquête de GAE Conseil, les salariés interrogés sur leurs pratiques addictives en télétravail ont placé en tête de liste les écrans (77 %) devant le tabac (71 %), l’alcool (66 %) et le cannabis (55 %). De quoi s’intéresser davantage à cette dépendance au numérique dont on parle peu et dont les conséquences néfastes pour la santé des salariés et leurs performances au travail sont pourtant de plus en plus connues.

Thierry Le Fur, expert des comportements numériques et addictifs, intervient régulièrement auprès des employeurs sur les dangers de l’hyperconnexion : « En captant l’attention de façon démesurée et en créant un circuit de récompense, l’usage immodéré des outils numériques présente les mêmes signes addictifs que ceux que décrivent les addictologues. Ainsi, on peut parler d’addiction au numérique (ou cyberdépendance) dès que l’on est face à un comportement de recherche de plaisir ou de soulagement qui devient une conduite répétée voire permanente et irrépressible. »

“Comme avec le tabac, les effets ne sont pas mesurables immédiatement”

Thierry Le Fur,expert des comportements numériques et addictifs.

Une addiction qui se conjugue, par ailleurs, au pluriel car elle renvoie à diverses activités permises par les outils connectés : réseaux sociaux, jeux et paris en ligne, cyberpornographie, recherche compulsive d’informations sur internet (« infolisme ») ou encore « syndrome de Fomo » (pour Fear of Missing Out), qui signifie la peur de louper quelque chose et le stress qui en découle.

Mais lorsque le temps d’écran devient excessif, il génère un ensemble d’effets secondaires : dérèglement de l’horloge biologique sous l’effet d’une surstimulation psychologique permanente, diminution du temps disponible pour faire autre chose, altération de la qualité du travail du fait des incessantes notifications, e-mails et messages venant interférer et perturber la concentration.

« Comme avec le tabac, les effets ne sont pas mesurables immédiatement, poursuit Thierry Le Fur. Or l’on sait qu’un mauvais sommeil et une vie trop sédentaire, par exemple, sont des facteurs supplémentaires de risques d’accidents cardiovasculaires. Bien sûr, on ne meurt pas le lendemain d’une nuit blanche mais il y a une mise en danger progressive, surtout pour des personnes qui, sans le savoir, ont déjà des fragilités. »

Les médecins du travail repéraient jusqu’à présent des troubles musculosquelettiques et des problèmes de sommeil. Ils découvrent maintenant des troubles du comportement : isolement, repli sur soi, perte d’intérêt pour d’autres activités, difficultés à maintenir des relations en face-à-face.

Comprendre l’hyperconnexion pour la réguler

Chez soi comme au bureau, nous vivons dans un monde hyperconnecté, il est donc important de comprendre les mécanismes en jeu pour développer une culture des bonnes pratiques numériques. En 2017 déjà, l’Anact (Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail) avait recensé les impacts psychosociaux spécifiquement liés à l’utilisation des outils numériques1.

Elle insistait sur le besoin de reprendre la maîtrise de son environnement par une prise de conscience du temps passé devant les écrans et la mesure de ce qui est bénéfique, d’un côté (autonomie, gain en temps et en déplacements…), et toxique, de l’autre, (sollicitations permanentes, dépassements d’horaires, gestion de plusieurs dossiers en simultané…). Enfin, il faut réapprendre à faire des pauses.

Problématique, là encore, car : « Le droit à la déconnexion est trop souvent oublié dans les accords télétravail au profit de plages de joignabilité », déplore Jérôme Chemin, secrétaire général adjoint de la CFDT-Cadres, à l’origine de plusieurs guides (lire ci-contre) sur ces outils qui ne vous veulent pas que du bien.