Chez Ikea France, le vécu de militants espionnés

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iconeExtrait de l’hebdo n°3782

Lorsqu’ils ont découvert, il y a neuf ans, qu’Ikea les avait espionnés, ils sont tombés des nues. Trois militants CFDT racontent cette période trouble de la vie de leur entreprise.

Par Fabrice Dedieu— Publié le 15/06/2021 à 06h48 et mis à jour le 15/06/2021 à 13h16

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© Stéphane Audras/RÉA

[Dernière minute] Une amende d’un million d’euros pour Ikea France

Ikea France a été condamné ce mardi 15 juin à une amende d’un million d’euros par le tribunal correctionnel de Versailles pour « délit de recel de collecte de données à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal et illicite » mais a été relaxé au sujet du « délit de recel de détournement de finalité des informations personnelles traitées ».

Parmi les principaux accusés, l’un des anciens PDG, Jean-Louis Baillot, en poste de 1996 à 2002, a été condamné pour la même raison que l’enseigne de meubles à deux ans d’emprisonnement avec sursis et 50 000 euros d’amende. Jean-François Paris, l’ancien directeur de la gestion des risques, écope d’une peine de dix-huit mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende. Jean-Pierre Fourès, un ancien policier des renseignements généraux (RG), accusé d’avoir accédé aux fichiers de la police, est condamné à deux ans avec sursis et 20 000 euros. Des peines plus légères que celles requises par le parquet. PDG de 2010 à 20215, Stefan Vanoverbeke a été relaxé.

La Fédération CFDT des Services, qui s’est portée partie civile, a obtenu 10 000 euros de dommages et intérêts et 2 000 euros de participation aux frais de défense. « On peut se féliciter qu’Ikea soit condamné mais on regrette que, pour une société comme celle-ci, l’amende ne soit pas dissuasive et que les dommages et intérêts ne soient pas réparatifs », estime l’avocat de la fédération, Marc Robert.

C’est en 2012 que le scandale éclate et devient public : Ikea France aurait, pendant de nombreuses années, espionné ses salariés, cherché des informations judiciaires sur ses futurs embauchés, surveillé ses militants syndicaux. Les enquêteurs découvrent même que des détectives privés et d’anciens policiers auraient été mêlés à ce système. Lorsqu’ils apprennent la nouvelle, Sandrine Le Du et Thomas Grall, salariés du magasin de Brest (Finistère) et élus, n’en reviennent pas : ils ne soupçonnaient rien. Ils découvrent que les recrutements liés à l’ouverture du magasin en 2007 ont fait l’objet d’un contrôle préalable et que la surveillance a duré par la suite. « Quand on a été embauchés, on nous a vanté des valeurs de franchise, d’honnêteté. On s’est senti trahis. La transgression était totale », se souvient la militante syndicale. Idem pour Thomas : « C’en était fini du rapport de confiance. »

“À l’époque des faits, j’avais déjà des responsabilités syndicales. J’avais l’ambition de faire avancer les choses. Lorsque l’affaire a éclaté, ça n’avait plus lieu d’être. En matière de confiance, quelque chose s’est cassé […]”

Abdelkader Mekki Daouadji, salarié du magasin de Thiais et délégué syndical central adjoint

Pour Abdelkader Mekki Daouadji, délégué syndical central (DSC) adjoint, salarié du magasin de Thiais (Val-de-Marne), les révélations des médias en 2012 l’ont « beaucoup meurtri », d’autant qu’il a découvert qu’il avait été surveillé en tant que salarié et en tant que militant. « À l’époque des faits, j’avais déjà des responsabilités syndicales. J’avais l’ambition de faire avancer les choses. Lorsque l’affaire a éclaté, ça n’avait plus lieu d’être. En matière de confiance, quelque chose s’est cassé et ne reviendra pas, estime-t-il. Leur volonté, c’était bien de nuire aux représentants du personnel. »

Sursaut syndical

Dans le magasin du Finistère, ces révélations provoquent un sursaut syndical. « On s’est dit à l’époque qu’il fallait se syndiquer, et tous aller dans le même syndicat pour être plus forts », raconte Thomas. Une section CFDT se constitue donc, désormais composée d’une soixantaine de militants. Sandrine, qui était jusque-là élue CSE sans étiquette, les rejoint : « En réunion, on était plus méfiants, il y avait de la tension. Ce n’était plus du tout comme avant. »

Le dialogue social est interrompu, la direction du magasin fait l’autruche. Dès que l’affaire d’espionnage est mise sur la table, le sujet est étouffé. « Ils ne comprenaient pas pourquoi on réagissait comme ça, ils trouvaient que nos réactions étaient trop fortes par rapport aux faits. Mais on est des vendeurs de meubles, pas des employés de la Banque de France ! » La direction du magasin est par la suite débarquée, pour passer à autre chose. « Quand l’affaire a éclaté, l’entreprise n’avait qu’une priorité, l’aspect juridique. Ce sont les représentants du personnel qui ont dû gérer le quotidien. C’est nous qui devions informer les salariés car les informations de la direction ne servaient à rien, et le lien de confiance était rompu », souligne Abdelkader.

Il a aussi fallu militer autrement. « Pour améliorer le quotidien des gens, il nous a fallu faire preuve d’inventivité, de volonté. Il a fallu redoubler d’efforts, être présents, inventifs dans la communication, les propos que l’on tient, les actions que l’on mène, pour être percutant et faire face à une entreprise aux moyens financiers colossaux », considère Abdelkader, qui indique que, depuis 2012, Ikea a créé un poste de directeur des relations sociales, avec « tout un département dédié aux échanges avec les représentants du personnel ». Sandrine, elle, note que ses « pratiques militantes ont évolué dans le sens où on a été plus méfiants mais plus dans la cohésion aussi. On s’est rapprochés de nos adhérents, on a pris confiance en nous. Ça nous a soudés ».

Rester dans l’entreprise et se battre

À propos de l'auteur

Fabrice Dedieu
Journaliste

Cette affaire d’espionnage a laissé des traces durables chez Ikea France, parmi ceux qui, comme ces militants, sont restés au sein de l’entreprise. Selon Abdelkader, ces faits ne doivent pas polluer le quotidien mais il ne faut pas les oublier non plus. « C’est un pan de l’histoire de l’entreprise que nous n’oublierons pas, mais sur lequel nous nous appuierons pour construire demain », affirme le DSC adjoint. D’ailleurs, ont-ils un jour pensé quitter Ikea ? « J’ai le sentiment que je ne peux pas quitter l’entreprise tant que l’affaire ne sera pas jugée. Ça m’aurait chagriné de partir tant que cette histoire n’est pas réglée », affirme Abdelkader. Idem du côté de Brest : « On a voulu rester et se battre. »