Qatar :“Nous demandons à la Fifa de veiller aux droits humains”

iconeExtrait du magazine n°486

Droit du travail bafoué, violences physiques et sexuelles, confiscation des passeports… Depuis dix ans, les travailleurs migrants chargés de construire les infrastructures de la prochaine Coupe du monde de football, qui se tiendra du 20 novembre au 18 décembre, vivent un véritable calvaire. Chargée de plaidoyer à Amnesty International, Lola Schulmann dénonce le silence des instances dirigeantes du foot français.

 

Par Guillaume Lefèvre— Publié le 30/09/2022 à 09h00

Lola Schulmann est chargée de plaidoyer à Amnesty International
Lola Schulmann est chargée de plaidoyer à Amnesty International© DR

Dans deux mois, le coup d’envoi sera donné. Quel est le quotidien des travailleurs migrants sur le terrain ?

Depuis que le Qatar a été désigné pays hôte, il y a dix ans, les travailleurs sont pris au piège d’un cycle d’exploitation. C’est toujours le cas aujourd’hui. En 2010, le pays comptait 1 million de travailleurs migrants ; ils sont aujourd’hui 2,2 millions. Des hommes et des femmes qui viennent essentiellement d’Asie du Sud-Est. Leurs conditions de travail sont déplorables. Ils subissent de graves violations de leurs droits. Beaucoup n’ont eu aucun jour de repos depuis des mois, voire des années. Les travailleurs migrants vivent dans des conditions indignes, dans des chambres surpeuplées, partagent des cuisines insalubres et des sanitaires dans un état désastreux. Les travailleuses domestiques subissent des violences sexuelles et se voient confisquer leur passeport.

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© Bernd von Jutrczenka- DPA-Picture Alliance-Presse Sports

Le journal britannique The Guardian estimait en 2021 à 6 500 le nombre de travailleurs décédés sur les chantiers des infrastructures. Qu'est-ce que signifient ces chiffres?

Il n’y a aucune transparence sur les chiffres de la part du Qatar. Des milliers de personnes sont mortes à cause de leurs conditions de travail. On remarque que les enquêtes sur les décès sont complètement bâclées. Le plus souvent, les certificats de décès affichent la mention « cause inconnue » ou « problèmes respiratoires », alors même qu’il s’agit de travailleurs qui passaient jusqu’à quatorze heures par jour sur les chantiers sous de très fortes chaleurs et qui n’avaient aucun problème de santé au départ.

Pourtant, en 2020, le gouvernement qatari avait annoncé des réformes, notamment la suppression de la kafala1
2?

Si des progrès ont été observés, la plupart des travailleurs restent pieds et poings liés à leurs employeurs. Les entreprises du pays voient d’ailleurs les « réformes » d’un mauvais œil, parce que cela nuit à leur compétitivité. Elles veulent une main-d’œuvre corvéable et peu coûteuse. Aujourd’hui, beaucoup de travailleurs migrants sont endettés. Ils sont contraints de rembourser les frais de recrutement illégaux qu’ils avaient payés afin de pouvoir venir travailler au Qatar. De nombreux salariés sont privés de salaire. Certains travailleurs du stade flambant neuf d’Al Bayt ont, par exemple, dû attendre sept mois avant que leurs salaires soient versés.

En août, des travailleurs migrants ont manifesté. Ils ont été arrêtés et risquent l’expulsion.

Il faut saluer la détermination de ces travailleurs. Manifester au cœur de Doha pour faire respecter ses droits, c’est très courageux. Malheureusement, la réaction des autorités n’est pas surprenante. Cela montre bien que nous sommes encore loin du compte en matière de respect des droits. Je rappelle qu’il est interdit de se syndiquer au Qatar.

Le ministre des Sports saoudien a récemment déclaré que l’organisation des Jeux olympiques était un « objectif ultime » pour son pays, peu réputé pour le respect des droits humains. Qu’en pensez-vous ?

Il faut se rendre compte qu’en 2010, lors de la désignation du Qatar en tant que pays hôte, la Fifa ne demande aucune contrepartie sur la question des droits humains. Elle donne un chèque en blanc à Doha pour l’organisation et la construction de toutes les infrastructures. Il faut désormais que les instances sportives, la Fifa ou le CIO, veillent au respect des droits humains quand elles attribuent un événement. Nous demandons de la transparence et l’accès aux informations tout au long de l’organisation.

Aujourd’hui, nous appelons la Fifa à mettre en place un processus d’indemnisation pour toutes les victimes de violation des droits. Elle doit réunir autour de la table l’ensemble des acteurs, c’est-à-dire l’Organisation internationale du travail, le gouvernement qatari, les organisations syndicales pour discuter de ce sujet. Plus globalement, au-delà des droits économiques et sociaux, c'est l’ensemble des droits civiques et politiques qui doivent être respectés. C’est aussi la question du respect des femmes, des minorités ou encore des personnes LGBT+. Aujourd’hui, au Qatar, comme en Arabie saoudite, elles encourent la prison et la peine de mort. Nous demandons aussi à la Fédération française de football (FFF) de soutenir notre démarche.

N’est-ce pas le cas ?

LA FFF n’a, à ce jour, pas répondu à notre demande de dénoncer la situation des droits humains au Qatar. Elle a une responsabilité parce qu’elle va se rendre au Qatar. Elle va utiliser les infrastructures, les transports, les hôtels… Elle doit s’assurer qu’il n’y a pas de violation du droit des travailleurs dans les infrastructures qu’elle utilisera. Nous nous sommes également adressés aux joueurs de l’équipe de France. Pas de réponse à ce jour. Ils ont une responsabilité médiatique. Ils sont écoutés. Leur parole compte. On voudrait simplement qu’ils expriment leur solidarité avec les travailleurs. Ce sont eux qui leur permettront d’être au Qatar et de jouer dans de bonnes conditions.